La France libre fut africaine

Du jour au lendemain, Brazzaville est consommée par une frénésie martiale. Trois mille Africains et Africaines sont embauchés puis formés au service de l’intendance pour confectionner des uniformes destinés aux bataillons de marche en voie de constitution. Ils travaillent dans de vastes usines de 4 000 m2, montées de toutes pièces – « partant de zéro » en 1940. On y taille des boutons de bois, on y fabrique des tuniques, ceinturons, pantalons, bref, des uniformes complets, mais aussi des tentes, des bâches, et tout le nécessaire militaire. Un journaliste se surprend à remarquer que « le rendement des ouvriers indigènes parvient, pour ceux qui sont suffisamment entraînés, à égaler celui d’un ouvrier moyen en Europe ». Non loin de là, une distillerie transforme le vin avarié dont la colonie regorge, en alcool médical, dont elle manque. L’Afrique française libre produit désormais – mais sous le signe de la débrouillardise – des matières de guerre essentielles qui, par le passé, venaient de métropole.

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Les chauffeurs africains remplissent une fonction capitale pendant toute la campagne du Sahara. Les camions (Ford, Chevrolet) et leurs conducteurs ont joué le rôle essentiel de cordon ombilical tant à Koufra que pendant la campagne du Fezzan. Or ces camions, si critiques pour la guerre du désert, font eux aussi cruellement défaut, à tel point qu’à la fin de 1941 sont réquisitionnés cent cinquante camions en Oubangui-Chari, colonie peu nantie en moyens de transport, ce qui compromet sur place la récolte du coton. En 1943, il est de nouveau question de réquisitionner 400 camions en Oubangui et au Tchad, cette fois pour acheminer les BM 12 et 13 en Afrique du Nord. Aux camionneurs s’ajoutent les mariniers qui acheminent les provisions au front par voie fluviale depuis l’Atlantique, ou encore les colonnes de plus d’un millier de chameaux qui, montés par des gens qui connaissent le terrain, apportent l’essence à des points de stockage sur la route de Koufra (ces chameaux sont le plus souvent réquisitionnés et surtout surmenés, ce qui provoque de nombreuses pertes).

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En 1945, alors que la France se reconstruit, les troupes de l’AEF se frottent aux poches allemandes de la côte atlantique. Aux abords de la Pointe de Grave en avril 1945, le régiment de l’AEF et Somalie se heurte à une résistance farouche de la part d’Allemands acculés à la mer qui répondent aux consignes jusqu’au-boutistes d’Adolf Hitler. Le régiment AEF et Somalie comprend le BM 14, le BM 15 et le bataillon de marche Somali (BMS) ; les deux premiers sont constitués en grande majorité de soldats originaires du Cameroun et du Tchad, d’où le nom mixte de régiment. Dans la soirée du 15 avril 1945, plusieurs tirailleurs périssent suite à une trêve non respectée par les Allemandes devant le village de La Croix, près de Talais. En tout, le régiment perd 22 hommes ce jour-là, la grande majorité d’entre eux issus des colonies (18 des 22) puis 10 hommes, dont 8 coloniaux le lendemain, en bordure de Talais. Le 17 avril, lors d’une opération sur Talais même, si les Allemands se rendent à présent en grand nombre (le BM 15 fait à lui seul 193 prisonniers, pour un total de 250), les défenseurs continuent à infliger des pertes aux troupes coloniales. Dans les rangs du BM 15 ce jour-là, deux Européens et « sept indigènes » trouvent la mort. Le lendemain, 18 avril 1945, de « violents combats de rue », avec renfort de chars côté français se déroulent dans le centre de Soulac-sur-Mer. Les Allemands s’accrochent dans un blockhaus et dans des ruines. Les forces françaises sont également contraintes de se livrer à des combats dans les marais avoisinant Soulac, embourbés dans de la vase pendant plus de quatre heures. Si les diverses unités du régiment de l’AEF et Somalie font 410 prisonniers, 12 « indigènes » meurent ce jour-là contre aucun « Européen ».

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Afin d’instaurer une économie de guerre dirigée, de reprendre la main sur les entreprises, et surtout de mettre en place un réseau de main-d’oeuvre contrôlé et canalisé à l’échelle de l’AEF, Félix Éboué et Henri Laurentie proposent à Londres une importante réforme du droit du travail. Ceci posé, bien des dénominateurs communs rapprochent la politique d’Éboué de celle du proconsul vichyste d’AOF Pierre Boisson : glorification du paysan et du chef, essentialisme nostalgique, refus de consacrer la liberté du travail, avis partagé qu’un retranchement est nécessaire dans le domaine de la main-d’oeuvre. Obsédé par le déclin et la dégénérescence des populations, craignant que des villageois déracinés se muent en un dangereux prolétariat, Éboué estime que l’Africain a besoin d’enracinement, d’ordre et de hiérarchie, le chef européen devenant alors un « aristocrate » au sommet de cette pyramide. Éboué et Boisson partagent enfin le « mythe d’une communauté traditionnelle africaine ». Les directives que remet Éboué au gouverneur du Gabon Victor Valentin-Smith en juillet 1941 confirment ce constat. Pour remédier à la crise de la main-d’oeuvre, elles suggèrent « d’empêcher dans toute la mesure du possible le mélange des races et des tribus sur un même chantier ».

Eric Jennings, La France libre fut africaine, Perrin, 360 pages

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